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Chanceux comme un quêteux

Enslaved: L’éthique de la progression (Entrevue avec Ivar Bjørnson)

Yanick Klimbo Tremblay
13 octobre 2010


 

L’évolution est quelque chose de naturel, cette particularité fait que certaines entités vont pouvoir survivre face à un avenir rempli d’embuches. L’évolution nous permet justement de différencier ceux qui ont la capacité de réfléchir et de se projeter vers un avenir pas si lointain tandis que d’autres perçoivent l’évolution comme une régression, un pas vers l’arrière. Musicalement, un groupe qui évolue pour le mieux est toujours bien vu car on peut ressentir que les musiciens le font avant tout pour se plaire eux-mêmes au lieu de tenter de plaire à un conglomérat de propriétaire d’actions en bourses qui n’ont aucune idée de ce que tu fais musicalement mais espère que tu rapporteras des dividendes à la fin du trimestre. Avec Enslaved, nous sommes en terres évolutives et pour le meilleur. Depuis une dizaine d’années, ce groupe ne cesse de surprendre album après album avec une sonorité évolutive mais qui emprunte énormément sur son passé. Avec Axioma Ethica Odini, la troupe norvégienne prouve quelle passe le cap de la deuxième décennie des années 2000 avec une production franche tout en demeurant infaillible. Déjà dans ma ligne d’horizon pour l’album de l’année, Axioma Ethica Odini surprend par sa richesse sonore et l’omniprésence des voix claires, proposées par le claviériste de la formation. C’est en cette journée fraîche de la Fête du Travail, aux environs de 9h30 du matin pour moi mais 14h30 heure de Bergen en Norvège, que je me suis entretenu avec le guitariste et fondateur de ce groupe, Ivar Bjørnson

J’aimerais savoir pourquoi cet album a été enregistré dans trois studios différents?

Nous avons fait la base de l’album au studio Earshot, qui est la propriété de membres d’Enslaved. Les guitares, la voix et les claviers y ont été enregistrés. Les trucs de base y ont été enregistrés à ce studio. Par la suite, nous avons remarqué qu’il y avait un genre de défi face à la batterie. Les batteries de batteurs du domaine métallique sont beaucoup plus immenses que la normale, et notre batteur possède un kit gigantesque avec de nombreux tambours et autres cymbales qui offrent certaines subtilités. Nous avions besoin d’un studio avec une console plus volumineuse, avec plus d’entrées et plus de préamplificateurs. C’est pourquoi nous avons changé de studio et avons atterri au studio Dupper, qui possède une acoustique fantastique. Pour le dernier studio, c’est le mien. Nous y avons enregistré les parties de claviers qui demandaient une certaine vigilance. C’était plus facile de finir le tout dans mon propre studio car le temps n’était pas compté. Nous avons eu une approche plutôt pragmatique cette fois-ci. Nous avons voulu choisir les meilleures salles en studio pour chaque instrument, dans un sens.     

Avez-vous produit l’album vous-mêmes ?

Oui mais nous l’avons fait mixer par Jens Bogren. C’est lui qui a travaillé sur les derniers disques d’Opeth, Katatonia et Amon Amarth, les groupes suédois en général.

L’album précédent, Vertebrae, a été fait par “Evil” Joe Barresi, un choix intéressant quand on y pense car Barresi a travaillé avec des groupes comme Tool et Queens of the Stone Age.

C’était une coïncidence. Ice Dale, notre guitariste, joue avec Audrey Horne et notre claviériste jouait avec eux aussi, par le passé. Alors que le groupe préparait son premier album, les gars du groupe se sont mis à envoyer des emails à des producteurs très réputés dans le domaine, juste pour le plaisir, annonçant la création de l’album d’Audrey Horne. Le seul qui a répondu était Joe Barresi. Il connaissait bien les groupes black métal de la scène norvégienne et il connait aussi les gars de Turbonegro. Il a fait le party avec eux à Los Angeles. Les gars de Turbonegro connaissent bien des membres de groupes de black métal norvégien et de fil en aiguille, les liens se sont tissés avec les membres d’Audrey Horne qui avaient dans ses rangs, deux membres d’Enslaved. Et par le fait même, Barresi expliquait que son meilleur ami était un fan d’Enslaved et il a expliqué aux gars d’Audrey Horne que si Enslaved était intéressé à travailler avec lui, qu’ils n’avaient qu’à le demander ! Ca été une expérience très enrichissante de travailler avec lui.

Avez-vous senti de la pression face à ce nouveau projet étant donné que Vertebrae a été vu comme étant un album parfait de la part d’Enslaved, c’est un disque qui a reçu d’excellentes critiques de la part de la presse et des amateurs de métal. Cet album s’est retrouvé dans de nombreux Top de fin d’année. Mais avec Axioma Ethica Odini, on peut dire que vous avez réussi à combler les attentes dans un sens mais ressentiez-vous une certaine pression au moment de l’écriture?

Il y avait une certaine pression mais pas une pression externe, c’était plutôt interne. La pression venant de la part du groupe dans un sens. D’être capable, nous cinq, de se prouver que nous avions évolué et que notre capacité d’écriture avait grimpé de plusieurs crans. Nous essayons de nous impressionner musicalement en tentant d’utiliser de nouveaux instruments, en jouant avec certaines dimensions vocales et tout ca, dans le but de nous inspirer. Si c’est de la pression, c’est dans un sens positif. C’est un sentiment très rafraichissant de savoir que tu produis une musique inspirante, des chansons qui te donnent confiance et qui donnent confiance aux autres membres du groupe.   

 

Éthique, odinisme en fusion avec l’axiome?

Quelle est la signification du titre, Axioma Ethica Odini?

C’est la première fois que nous combinons deux titres de chansons pour créer le titre de l’album. Il y a une chanson intitulée Axioma sur le disque et une autre, Ethica Odini. Axioma vient du mot axiome qui se veut la portion de ce qui est vrai, véritable et de ce qui est naturel. Et pour Ethica Odini, ca représente l’éthique d’Odin, un truc qui demeure dans le domaine du mythe. Quand nous regardions le résultat avec les chansons, nous avions les titres et l’idée nous est venue d’apposer et de combiner les deux titres, car ils créaient un certain contraste entre ce qui est réel et le mythe. Axioma représente la portion offerte par l’univers donc une chose très naturelle tandis qu’Ethica Odini est quelque chose de fabriqué par l’Homme ou, tout dépendant de ton angle, fabriquée par les Dieux.  

Sur l’album, vous laissez une place encore plus large, au niveau de la voix, à votre claviériste Herbrand. Il a une voix fantastique ! Était-ce une option qui a été clarifiée dès le début, lorsque vous l’avez recruté ? Je veux dire que sa voix allait être utilisée comme un instrument et non pas comme un truc en arrière-plan ou un léger complément à la voix de Grutle ?

Quand nous l’avons engagé, c’était surtout en tant que membre temporaire, pour remplir certains endroits avec des ambiances. Avant sa présence, je faisais les parties de claviers en studio et nous utilisions des processeurs de claviers sur scène. A un moment donné, nous lui avons demandé s’il se sentait à l’aise d’accompagner Grutle en faisant des voix claires. Nous avons donc découvert qu’il avait un immense talent vocal. Nous travaillons d’une manière où les paroles arrivent en premier lieux mais nous donnons toujours notre avis à savoir s’il peut y avoir des choses à changer ici et là. Je dirais qu’à 99% du temps, les chansons se terminent de la manière qu’elles ont été prévues. Souvent, nous enregistrons une version avec les voix plutôt extrêmes et l’autre version avec les voix plus claires et nous décidons de ce que nous allons faire avec tout ça. Pour ce disque, nous avons trouvé qu’il y avait beaucoup plus de parties qui étaient adaptées aux voix dites claires. Herbrand a vraiment travaillé comme un forcené, et ce depuis les deux dernières années, pour pouvoir produire une voix aussi puissante. En tournée, il a su se démarquer. Enslaved est un groupe lourd qui joue de manière puissante sur scène. Herbrand a été capable de trouver sa place et de s’imposer. Il nous a prouvé que son talent était un avantage pour le groupe. Ce n’est pas un problème pour Enslaved d’avoir plus de voix claires qu’avant. Il se peut que sur le prochain album, il y ait moins de voix claires autant qu’il se peut qu’il y en ait encore plus. L’important est de travailler au niveau des chansons et de leur donner le potentiel maximal.  

Il y en a quelques-uns qui vont se faire une idée assez rapidement entre l’omniprésence de la voix dites claires sur l’album et votre tournée avec Opeth. Le lien peut se faire car la voix de votre claviériste Herbrand a la même texture que celle de Mikael Akerfeldt. Vois-tu une certaine dose de vérité ou un immense hasard ?

Ca dépend de ton point de vue. Si tu parles de sa motivation pour chanter, il est certain qu’il peut s’influencer dans un sens de Mikael et d’autres chanteurs du même registre. Mais pour ce qui est de la direction sonore du groupe Enslaved, je ne suis pas vraiment certain de ça. Oui, il est inspirant d’être en tournée avec un groupe comme Opeth mais de copier, non. Nous prenons nos décisions par nous-mêmes sans vouloir plaire à un public particulier. Nous avons vu que le tout marchait pour eux en tournée, les salles étaient pleines mais de créer un double de ce groupe, ce n’est pas notre but. Ce qui est inspirant est de voir qu’un groupe comme Opeth réussi à obtenir un niveau de succès étonnant tout en restant ce qu’ils sont à la base.   

Sur votre disque, quand on regarde les titres, on remarque que certains titres peuvent se comprendre facilement mais d’autres sont plus particuliers, comme Raidho. Que veut dire ce mot ?

C’est une des runes de l’alphabet runique. Cette lettre ressemble au R classique. Raidho représente un chariot, c’est la pierre qui annonce l’avancement, le voyage et la progression. C’est très métaphorique car c’est comme une roue de char qui annonce le fait d’avancer et de progresser en tant qu’être humain, dans ta vie. C’est une chanson sur le dynamisme. Nous aimons bien le défi de créer une musique qui se colle bien avec les runes. Je suis très heureux du résultat.

Et Waruun?

C’est encore une fois une combinaison. C’est le mélange entre deux mots, War (guerre) et Ruun (les runes) comme tu peux le voir. Je dis souvent qu’il faut prendre le temps, en tant qu’amateur de musique, de lire les paroles et d’en faire notre propre interprétation mais pour répondre à la question, de mon point de vue, je dirais que c’est l’association de plusieurs aspects de la vie et de la psychologie humaine.

Influençables?

Lors de votre dernier passage à Montréal avec Opeth, j’ai jasé avec toi. Tu as remarqué mon t-shirt de Mastodon et tu me racontais que tu aimais bien le groupe. Les pièces de votre album comme Singular, Night Sight et Lightening ont une certaine ressemblance avec ce que peut faire Mastodon musicalement, au niveau de la progression musicale. Est-ce que ce genre de métal plus rock et progressif a été une influence encore plus marqué lors de l’écriture d’Axioma Ethica Odini ?

C’est une influence, comme je te disais, au niveau de vouloir faire ce que l’on veut. Sur leur dernier album, Crack the Skye et l’autre d’avant, Blood Mountain, Mastodon a démontré comment un groupe peut traduire les influences progressive avec quelque chose de plus lourd et rapide. Je m’inspire d’autres groupes progressifs plus atmosphériques comme Rush ou King Crimson. Ce que j’apprécie de Mastodon, c’est le fait qu’ils utilisent une dimension très progressive tout en restant heavy au maximum, c’est donc très contemporain car la musique progressive est un genre universel pratiquement immortel !  

La couverture de l’album est bien intéressante. Quand j’ai téléchargé la version offerte par Nuclear Blast, je regardais attentivement tous les détails de la pochette et j’ai remarqué tous les petits nœuds car c’est sur une toile, donc c’est une peinture ! Est-ce une demande particulière à l’artiste ou vous avez utilisé une œuvre déjà existante en demandant les droits d’utilisation?

Il a fait cette peinture expressément pour l’album. Nous travaillons avec Truls Espedal depuis 2001, depuis Monumension. Nous lui laissons carte-blanche et à chaque fois, c’est la satisfaction pour tous les membres du groupe. Il regarde les titres, les paroles et nous demande quel était l’idée générale qui englobait la production. Il nous demande ce que nous avions en tête pendant que nous étions en train de travailler sur l’album, c’est sa manière de s’inspirer. Il quitte, nous propose quelques brouillons, il nous les montre et nous discutons. Pour ce disque, il nous a expliqué sa perspective, pourquoi il voulait inclure un truc circulaire sur la pochette en guise de référence. Il est reparti par la suite avec quelques notes prises ici et là, les paroles avec les titres, une version provisoire de l’album et il a créé la peinture. Quelques semaines plus tard, nous avons reçu un email qui disait que le tout était prêt et d’ouvrir l’élément attaché. Nous achetons ses peintures par la suite, ce ne sont pas des œuvres qu’il garde avec lui. Espedal est un artiste norvégien réputé et je crois qu’il nous fait un bon prix à chaque fois étant donné sa notoriété. Par exemple, c’est moi qui a la peinture pour la pochette de Ruun sur mon mur. Grutle a celle d’Isa chez lui. Herbrand a la peinture de Vertebrae dans sa maison, Arve a celle de Below the Lights et Cato aura la nouvelle toile pour Axioma Ethica Odini sur son mur.   

Il y a encore une évolution sur ce disque. Durant les dix dernières années, vous avez changé énormément et pour le bien du groupe ! Le fait que vous avez tellement apporté de changements au son du groupe, aux structures des pièces, est-ce quelque chose qui est venu tout naturellement ou bien un phénomène qui a été introduit pour vous dissocier des autres groupes du genre ?

C’est totalement naturel. Parfois, nous apportons des changements par coïncidences et d’autres fois, c’est parce que nous avons changé des membres du groupe. Le facteur âge influence beaucoup aussi, nous ne pensons plus à ce que nous faisions jadis ou à ce que le futur nous réserve, nous nous occupons du temps présent, sur le moment. Nous avons réalisé de manière inconsciente et par la suite consciente que nous aimions faire parti du groupe et c’est ce qui fait que nous avons encore une sonorité aussi fraiche maintenant. Nous prenons encore du plaisir en tournée de monter notre liste de chansons. L’univers Enslaved est enivrant pour nous et en grandissant, nous nous rendons compte que nous sommes satisfaits pleinement d’être associés au nom Enslaved. Naturel dans un sens mais intentionnel de l’autre.

Vous serez en tournée avec Dimmu Borgir en Amérique juste avant Noël. Comment est-ce arrivé ?

C’est une surprise dans un sens car nous sommes très différents de Dimmu Borgir tout en ayant des similitudes, tu vois ? Nous nous connaissons depuis longtemps. Tout le monde connait Dimmu Borgir, leur succès est planétaire mais en Norvège, c’est gigantesque. C’est probablement le premier groupe extrême de notre pays à avoir un tel succès. Pendant les festivals, nous trainions avec les gars du groupe, question de tuer le temps. Cato, notre batteur, est celui qui a la meilleure relation avec eux. Donc, à force de parler, nous avons bien vu qu’une tournée ensemble serait bénéfique pour tout le monde car il y a un sentiment très naturel qui unit les deux groupes même si notre manière de s’exprimer musicalement est différente. Dimmu Borgir voulait un groupe qui allait pouvoir donner quelque chose de plus à leurs fans, que leurs fans en auraient pour leur argent. Aussi, quand tu dois voyager avec d’autres gars pour une période de 5 ou 6 semaines en Amérique, vaut mieux avoir des gens avec qui tu as déjà une bonne relation… et avec qui tu peux faire la fête ! 

www.myspace.com/enslaved


Enslaved sera en concert avec Dimmu Borgir, Blood Red Throne en plus de Dawn of Ashes  le 13 décembre au Métropolis, cliquez ICI pour des billets ! Et le lendemain, le 14 décembre à l’Impérial de Québec, cliquez ICI pour des billets !

Photo de Mirjam Vikingstad

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